Wednesday 20 Jul 2022

Le modèle du co-enseignement : un chemin vers des classes inclusives

Par Karen Taylor, Directrice de l’éducation et de l’Institut d’apprentissage et d’enseignement


Imaginez un chaud vendredi après-midi dans une classe avec 22 préados agités qui viennent de terminer leur cours d'éducation physique et qui se réjouissent d’un long week-end en perspective. Ces élèves ont des besoins en apprentissage très variés, tant sur le plan cognitif que linguistique. Il y a trois adultes dans la classe : l'enseignant de la matière, un spécialiste du soutien à l'apprentissage et un assistant qui se concentre sur les trois élèves de la classe qui bénéficient d'un soutien approfondi. 

La plénière de la leçon commence par un co-enseignement donné par le spécialiste de la matière et le spécialiste du soutien à l'apprentissage. Il apparaît clairement qu'ils se connaissent bien et qu’ils sont à l’aise dans leur travail en tandem. Ils vont et viennent facilement dans un modèle d'enseignement direct en équipe en présentant le contexte de la leçon, les objectifs et la tâche que les élèves vont entreprendre individuellement. Les enseignants distribuent ensuite un document aux élèves et tout le monde se met au travail. Les adultes commencent à se déplacer dans la salle pour aider chaque élève, un par un, à effectuer le travail.

Cette démarche est intéressante et suscite la réflexion pour plusieurs raisons. Je pense qu'il est important de dire d'abord que les adultes s'occupent de chaque enfant avec beaucoup de bonne volonté. Ils croient en l'inclusion et sont pleinement engagés dans les programmes et les structures de soutien à l'apprentissage de l'école, mais ils sont épuisés et débordés. Comme de nombreux enseignants dans d’autres écoles, ils parlent de l’ampleur du défi auquel ils sont confrontés pour répondre aux besoins d'une population d’élèves de plus en plus diversifiée. Dans presque toutes les écoles que je visite, j'entends les enseignants et les directeurs d'établissement dire qu’il y a "de plus en plus d'élèves ayant des besoins". C’est peut-être le cas, ou pas ; c'est en tout cas certainement la perception qu’ils en ont. Et pourtant, je crois que la pression que ressentent les enseignants est accentuée par ce qui est peut-être une mauvaise interprétation de l'inclusion et de l’approche de l'enseignement centrée sur l'enfant. 

L'inclusion est fondée sur l'hypothèse que tous les enfants ont le droit d'être dans le même espace éducatif. Elle est également fondée sur la conviction que l'ensemble de la communauté d'apprentissage bénéficie de la diversité des enfants dans la classe, que ce soit en termes de neurodiversité, de diversité linguistique, culturelle ou de toute autre diversité identitaire. L'inclusion reflète une manière puissante et positive d'envisager le potentiel que possède chaque individu à s'engager dans un parcours d'apprentissage qui soit personnellement significatif. Cela signifie embrasser la diversité et honorer la voix unique et l'expérience personnelle de tous les membres d'une communauté d'apprentissage. Il s'agit de reconnaître le pouvoir de chaque individu à apporter de nouvelles perspectives et une nouvelle compréhension à l'expérience d'apprentissage de tous1. Bien qu'il soit essentiel pour les éducateurs de respecter et de valoriser chaque élève, il n'est pas possible d'enseigner à chacun d'entre eux individuellement. Le défi consiste à mettre en place des pratiques pédagogiques telles que les pédagogies coopératives pour soutenir cette vision. Comment, concrètement, pouvons-nous répondre au mieux aux besoins des différents apprenants ? Le co-enseignement peut apporter une solution. 

Revenons à cette classe d’un vendredi après-midi. La leçon a commencé par une plénière en équipe, suivie d'un soutien individuel pour les élèves qui effectuaient une tâche écrite qui n'avait pas été différenciée. Comme il s'agissait d'une classe comptant un grand nombre d'élèves présentant des troubles cognitifs et/ou comportementaux, l'accomplissement de la tâche était difficile pour beaucoup d'entre eux et pas nécessairement pour les mêmes raisons. En conséquence, les adultes se sont déplacés d'un élève à l'autre en apportant une aide individualisée. En fait, malgré la plénière en équipe, le reste de la leçon reflétait une approche plutôt traditionnelle d'enseignement direct (bien que donné par deux praticiens) pour une norme de classe (un devoir) que de nombreux élèves étaient incapables de réaliser sans aide. Avec 22 élèves dans la classe, pas étonnant que les enseignants soient fatigués ! 

Dans ma quête pour comprendre ce à quoi pourrait ou devrait ressembler une classe véritablement inclusive, j'ai observé d'innombrables leçons. Dans de nombreux cas, la culture des écoles et des praticiens individuels s'est heureusement éloignée du traditionnel recours à l'aide ponctuelle pour les enfants ayant des besoins d'apprentissage (qu'ils soient cognitifs, linguistiques ou autres). Nous cherchons à abandonner les notions de déficience intellectuelle et de troubles du langage concernant les enfants en tant qu'apprenants. Malheureusement, certaines de ces idées sont encore manifestes malgré l'engagement des enseignants en faveur des classes inclusives.

Lorsque les enfants en viennent à compter sur les adultes pour les aider dans chaque tâche, il est peu probable qu'ils deviennent des agents autonomes et efficaces de leur propre apprentissage. Tandis que les éducateurs adoptent la notion de l'enfant au centre, ayant ses besoins propres, ils s’épuisent en essayant de s’occuper de chaque enfant séparément et il y a un risque, aussi, que les enfants développent une impuissance apprise. 

La leçon que j'ai décrite ici a commencé par un modèle de co-enseignement qui serait très utile si les instructeurs adoptaient pleinement le cycle complet du co-enseignement : co-planification, co-enseignement, co-évaluation et co-réflexion. Pour que cela se produise, les directeurs d'établissement doivent s'engager à accorder le temps nécessaire et à fournir la formation requise. Pour que les véritables modèles de co-enseignement soient efficaces, il faut peut-être aussi modifier radicalement la position professionnelle des enseignants. Les enseignants doivent se voir comme des partenaires égaux et comme des apprenants eux-mêmes. Chacun des adultes présents dans la leçon que j'ai observée possède des connaissances et des compétences spécialisées qui ne sont pas nécessairement utilisées à pleine capacité pour créer une expérience d'apprentissage intense pour les enfants. Pour que les élèves puissent bénéficier pleinement de cette expertise, les relations de travail entre adultes doivent être fondées sur la parité. Le co-enseignement ne consiste pas en un expert et un collègue de soutien ou en une variation sur ce thème. Il s'agit de concevoir délibérément des plans de cours et des activités qui apportent cet éventail d'expertise pédagogique à tous les enfants de la classe tout en favorisant leur action et leur autonomie dans le processus d'apprentissage. 

Revenons encore une fois dans notre salle de classe ce vendredi après-midi. La leçon pourrait très bien commencer par la plénière en équipe que j'ai déjà décrite. Mais le document distribué aux élèves aurait été différencié ; il y aurait peut-être eu trois ou quatre versions. Chacune aurait visé le même apprentissage, mais aurait offert différents niveaux de complexité. Ce document aurait pu bénéficier d'un apport plus important de la part du spécialiste du soutien à l'apprentissage, également d’un apport de la part du spécialiste des langues, et peut-être une troisième version aurait-elle été conçue pour les élèves bénéficiant d'un soutien approfondi. Plutôt que de garder les élèves en rangs, les tables auraient été disposées de manière à ce que chaque enseignant spécialisé travaille avec un petit groupe d'enfants nécessitant un soutien spécifique. La créativité dans la préparation du contenu et de la conception des leçons, combinée à l'utilisation appropriée de divers modèles de co-enseignement, permettra, à long terme, d'enrichir l’activité pédagogique des enfants qui, espérons-le, deviendront moins dépendants des adultes et auront plus confiance en eux-mêmes. Les enseignants auront l’avantage de pouvoir renforcer la pédagogie, d’assurer une constance dans leurs échanges professionnels, de devenir des partenaires dans le processus de planification et d’essayer de nouvelles façons de faire. Quant aux élèves, ils auront l’avantage de pouvoir choisir l’adulte vers lequel ils iront solliciter de l’aide, d’avoir au moins deux paires d'yeux capables d’identifier leurs forces et leurs besoins, et d'être dans classe plus exigeante.

1Déclaration de l'Ecolint sur l'inclusion, la diversité et l'équité

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