Thursday 02 Sep 2021

La diversité est le fondement de la paix

Le directeur du campus et de l'école secondaire de La Grande Boissière, Conrad Hughes, a écrit et prononcé ce discours devant le personnel à la rentrée 2021-2022.


En 1924, lorsque la première école internationale au monde a été créée, alors connue sous le nom d'École de la Ligue, et plus tard sous le nom d'École Internationale de Genève, la vision était d’offrir une éducation pour la paix.

Mais que signifiait la paix en 1924, et qu'est-ce qu'elle signifie aujourd'hui ? Et comment peut-on éduquer à la paix ?

L'année 1924 avait vu la fin de la Première Guerre mondiale. La violence du nationalisme extrême avait ensanglanté l'Europe et ses colonies.

Les tensions qui ont conduit à la Première Guerre mondiale concernaient la suppression de multiples identités ethniques : les Serbes ne pouvaient plus célébrer qui ils étaient, les enfants n'apprenaient plus le hongrois à l'école, les ambitions de domination mondiale des puissances coloniales étouffaient les espoirs et les aspirations des autres. La violence de la Première Guerre mondiale a été causée par la tension qui se crée lorsque la volonté de quelques-uns est imposée aux objectifs divers d'une multitude d'autres.

La colonisation visait également à détruire la diversité : prendre des continents avec des milliers de langues et en imposer une ou deux, détruire les anciennes coutumes et systèmes de croyances et les remplacer par une ou deux religions, détruire les récits anciens, comme les prêtres l'ont fait au Mexique, brisant les tablettes incas contenant des codes sacrés, ou comme Macauley l'a fait en Inde, concevant un système éducatif qui ferait disparaître la culture védique de toute pensée ou mémoire.

Contrairement à ces attaques contre la diversité, dès le départ, l'Ecolint a recherché la diversité et non l'uniformité : des tenues nationales différentes et non un uniforme, des cours d'histoire et de géographie internationales et non pas l'étude d'une seule nation, le bilinguisme et non le monolinguisme.

Mais la pression de l'homogénéité, du monochromatisme, du dogmatisme violent continuait : Hitler était contre la diversité : pas de Juifs, pas d'homosexuels, pas d'anarchistes, pas de personnes de couleur, pas de francs-maçons, pas de personnes handicapées. L'idée du Troisième Reich était celle d'une race, une langue, un empire. D'autres dictateurs à travers l'histoire ont voulu la même chose : Mussolini, Staline, Franco, Salazar, Pinochet, Videla, Mao Zedong, Pol Pot, Idi Amin, Bocassa, Mobuto : une volonté d'uniformisation morbide, un état à parti unique.

Et pour détruire la diversité, les livres doivent être brûlés, l'art doit être censuré, la liberté d'expression limitée, les pouvoirs restreints, les gens tués. Surtout, une éducation monolithique ne doit laisser aucun espace à la pensée critique : les gens ne doivent penser qu'à sens unique.

Marie-Thérèse Maurette, la dirigeante la plus marquante et la plus visionnaire des débuts de notre école, une féministe au franc-parler qui a fait passer clandestinement des demandeurs -euses d'asile juifs-ves à la gare des Eaux Vives pour les sauver de la France occupée, a été profondément désillusionnée par la Seconde Guerre mondiale. Mais le rêve de paix, d'un lieu où mille fleurs peuvent s'épanouir, où l'on peut vivre dans le respect les uns des autres, où la diversité est une force, est resté.

La guerre froide a entraîné, elle aussi, une homogénéité violente : de nature symbolique, avec un rideau de fer à travers l'Europe, des lavages de cerveau de part et d'autre, mais aussi une violence réelle : les guerres en Angola et au Congo, en Iran et en Irak par exemple, ont été conduites, indirectement, par le bloc de l'Est et le bloc occidental ; la répression forcée de millions de personnes sous une seule idée monolithique de chaque côté de la barrière.

Le Baccalauréat International (BI) a été créé par de nombreux partenaires différents : le cours d'histoire internationale de l’Ecolint, commencé dans les années 1920, a été partagé avec des universités en Angleterre ; l'École internationale des Nations Unies à New York et les mouvements United World Colleges ont aussi rejoint le projet. Le diplôme du BI est né de diverses visions de l'éducation : la vision de Kurt Hahn d'une forte dimension extrascolaire, la conviction de Ruth Dreifuss en la centralité de la philosophie et l'idée profonde d'un programme d'études large et équilibré, et non étroit, sont venues d'une coalition de points de vue divers travaillant ensemble. L'Ecolint seule n'a pas conçu le BI. Il y a peu de valeur dans ce qui peut être conçu seul, par une seule personne, comme la propagande naïve de l'histoire des grands hommes voudrait nous le faire croire. En fait, rien ne peut être conçu dans l'isolement total.

Avec la chute du mur de Berlin, nous sommes entré-e-s dans l'histoire moderne, encore plus concentrée : une économie mondiale de consommation qui détruit la planète, tout comme les forêts tropicales brésiliennes et africaines sont brûlées, les récifs coralliens désintégrés et les animaux sauvages disparaissent, étouffant dans le sillage d'une empreinte carbone qui détruit toute vie.

Car la diversité c'est la vie : la biodiversité, une alimentation équilibrée, un mode de vie varié, la réciprocité de l'écosystème. Si nous vivons une vie monotone, le corps s'affaiblit et nous mourons. L'ennemi de la diversité est l'ennemi de la vie elle-même.

L'Ecolint a grandi depuis ses origines : nous avons plus de 4000 élèves, huit écoles, huit programmes d'études différents, 140 nationalités, plus de 90 langues. Nous devons chérir et être reconnaissant-e-s d'avoir une telle diversité.

Et pour voir le meilleur exemple politique et historique de diversité, et plus précisément, comment la diversité mène à la paix, nul besoin de chercher bien loin : la Suisse. En 1291, lorsque les trois cantons d'origine d'Uri, Schwytz et Nidwald s'engagent à se soutenir sous le joug homogénéisant et oppressif de l'empire des Habsbourg, ils créent un pays voué à la diversité : 26 cantons, quatre langues nationales, sept dirigeants dans une confédération qui représente les différents partis politiques, le courage de laisser le peuple décider par le biais de référendums et d'initiatives nationales. Des cantons et des communes divers.

Mais la paix et la diversité s'accompagnent de compromis, de pragmatisme, d'être prêts à être en désaccord pour ensuite rechercher un consensus. Le chemin de la paix à travers la diversité n'est pas de la mythologie romancée et artificielle de l'hégémonie nationale, ce n'est pas le manuel d'histoire teinté de rose et saturé de propagande qui ne raconte que la moitié de l'histoire, ce n'est pas le confort des préjugés et de la reproduction monoculturelle irréfléchie. Adopter la diversité signifie embrasser la complexité. Cela demande un travail sans relâche.

A mesure que notre compréhension de l'histoire des idées s'affine, comme nous l'ont montré l'année dernière les départements de La Grande Boissière dans la série "Décoloniser le curriculum", ce que nous attribuions à quelques-un-e-s appartient en fait au plus grand nombre : les fables de La Fontaine ont été adaptées des fables d'Ésope, qui étaient d'anciens contes africains communautaires – en fait, de nombreuses preuves suggèrent qu'Ésope lui-même était Africain. Il n'y avait probablement aucun auteur appelé Homère – Homère signifie simplement "l'aveugle" : L'Illiade et L'Odyssée sont une congrégation de mythes anciens d'origines diverses ; les théories de Pythagore venaient de l'Inde et de Babylone, et non pas de Grèce ; les principes de Thalès venaient d'Egypte, le triangle de Pascal n'a pas été inventé par Pascal mais est bien plus ancien et nous vient probablement de Mésoamérique ; il y avait une femme biologiste cachée sous la soi-disant découverte de l'ADN de Cricks et Watson, et elle n'a jamais été reconnue, ni reçu de prix Nobel. Elle s'appelait Rosalind Franklin. De nombreuses sculptures de Rodin ont été réalisées par Camille Claudel ; le cubisme européen était une appropriation culturelle non reconnue de millénaires d'art africain. L'histoire et la culture sont l'œuvre d'une multitude, et non pas d'une seule personne.

Et avec le temps, nous découvrons qui étaient ces “multitudes” de l’histoire. Enseignons à nos élèves la vérité et non la fable : qui peut aujourd'hui se tenir devant des enfants et parler de Colomb découvrant l'Amérique, ou omettre les soldats sénégalais et marocains qui étaient en première ligne des tranchées pendant la Première Guerre mondiale et qui n’ont pas été soignés pour leurs blessures ; qui peut encore prétendre que les origines de la philosophie appartiennent à Socrate et à Platon. Aller au cœur de la diversité, c'est enlever le vernis simpliste de l'histoire unique, celle qui est la plus facile à avaler. Les formules sont faciles à retenir, mais ce sont souvent des simplifications excessives et parfois, elles ne sont tout simplement pas vraies.

Le Programme d'apprentissage universel (ULP) nous permet de générer nos propres compréhensions et questions universelles, ce n'est pas un carcan d'imposition et de répression. Parce que personne ne peut être heureux et vraiment atteindre son potentiel quand on lui dit simplement quoi faire. La diversité et la paix signifient la liberté, en fait des libertés multiples qui coexistent.

Cependant, les libertés multiples ne signifient pas égocentrisme cynique. La tragédie de l'économie de marché n'est pas seulement qu'elle ne s'autorégule pas et ne cherche pas l'équilibre comme les économistes classiques l'avaient prédit. Bien au contraire, elle fait des ravages, mais plus encore, elle crée une société où chacun prend soin de lui-même et ne se soucie pas de l'ensemble. Que signifie être un citoyen du monde ? Personne ne peut agir en solitude totale. Nous sommes divers-e-s et libres, mais nous devons nous soutenir les un-e-s les autres. Nous avons besoin les un-e-s des autres. Nous sommes connecté-e-s, et malgré notre diversité, nous ne faisons qu'un-e-s, comme une mosaïque composée de millions de beaux tessons de métaux précieux et de verre, scintillant sous les rayons du soleil.

La paix et la diversité signifient des systèmes qui ne sont pas structurellement répressifs mais multilatéraux. La paix au travail : autre institution suisse vitale, signifie que la direction doit travailler sereinement et respectueusement avec les membres du personnel. Nous devons travailler ensemble, dans notre organisation structurelle diversifiée, avec le rêve de paix dans nos esprits, sans petits conflits ni peur. L'Ecolint est une grande école parce qu'il y a des freins et contrepoids pour nous tous, auxquels nous devons tous rendre des comptes. Cela nous rend plus forts et plus responsables. Cela nous protège. 

Chacun-e-s de nous a plusieurs identités : nos passeports, nos langues, nos cultures, nos croyances, nos orientations. Laquelle de ces identités apportez-vous au travail et pourquoi ? Laquelle de vos multiples identités célébrez-vous en tant qu'enseignant-e-s. Cette école, La Grande Boissière, est un lieu où nous faisons tou-te-s ressortir la beauté de nos identités multiples, où nous célébrons notre diversité et où chaque élève se sent en sécurité et heureux.

La paix et la diversité signifient une écoute active, et non une écoute distraite ou compétitive ; une écoute active et entière de la personne, une pratique réparatrice, une retour d'information, croire en la capacité de l'autre, avoir le courage de prendre la parole, mais le faire avec respect.

La paix implique la diversité. Une éducation à la paix est une éducation à la diversité. Malgré tous les défis auxquels nous sommes confronté-e-s, une éducation à la paix et à la diversité est une éducation à la vie. Continuons à forger, ensemble, cette vision.

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