Wednesday 24 May 2017

La construction d’une théorie du courage

« Nul besoin d’être une personne spéciale ou noble pour être courageux », a dit  Mukesh Kapila, professeur en santé mondiale et affaires humanitaires à l’Université de Manchester, au groupe de 200 élèves de La Châtaigneraie qui ont assisté à sa conférence. Ayant travaillé comme Sous-Secrétaire général de la Fédération Internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Conseiller spéciale du Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés et de la Mission des Nations Unies en Afghanistan, Mukesh a rencontré sa juste part de personnes courageuses dans les divers lieux d’affectation, souvent déchirés par la guerre, auxquels il a été affecté tout au long de sa carrière. Conférencier invité à La Châtaigneraie à l’occasion de Green Week, il a présenté sa théorie du courage en racontant les histoires des personnes courageuses, et plus spécifiquement des femmes courageuses, qui ont façonné sa vie. 

Penser aux autres et se préparer à faire des sacrifices

Au début de sa carrière médicale, alors qu’il était un jeune médecin, Mukesh a rencontré Valerie, une brillante astronome et mathématicienne de première classe, qui avait été admise au service hospitalier dans lequel il travaillait. Dans sa trentaine, à un âge où elle aurait dû être pleine de vie, Valerie était mourante, ayant été diagnostiquée avec une forme virulente de cancer du poumon. Elle avait accepté de se soumettre à un traitement expérimental sans connaître son fonctionnement, et la tâche de Mukesh était de moduler le traitement et de voir comment se comportait sa patiente. Valerie est décédée. Mais le médicament qu’elle a aidé à tester, la vincristine, fait désormais partie du traitement standard d’un certain nombre de cancers, et des milliers de vies sont sauvées grâce à des personnes comme Valerie. « Elle savait qu’elle allait mourir, mais elle voulait que sa mort ait un sens », a expliqué Mukesh, « elle se battait pour sa vie et pour ces personnes invisibles qui viendraient des générations après elle ». Une première leçon importante pour Mukesh : le courage consiste à penser aux autres et à utiliser ce qui vous arrive pour les aider. 

Plus tard, alors qu’il travaillait pour le Bureau des Affaires étrangères à Londres, Mukesh a rencontré Penny. « Elle était une dure à cuire et la personne dont j’avais le plus peur », s’est remémoré Mukesh, dont le plus grand regret est de ne pas l’avoir mieux connue. Cependant, il a récemment découvert son autobiographie. Cachée dans son livre, on découvre l’histoire de ce qu’elle a fait au Cambodge pendant le génocide des années 1970. Penny avait été médecin missionnaire et, alors que tout le monde fuyait, elle avait fait de nombreux aller-retours vers Phnom Penh pour sauver des orphelins d’une mort certaine. « Penny a littéralement mis sa vie en danger pour sauver celle des autres », a raconté Mukesh. Une autre leçon à apprendre : le courage n’est réel que s’il y a un risque, un sacrifice à faire, une perte potentielle à subir. « Si vous voulez être courageux, vous devez être prêt à faire des sacrifices », a-t-il conclu.

L’empathie, la vérité et l’espoir

Mukesh a rencontré Grace lorsqu’il est retourné au Rwanda après le génocide de 1994. A cette époque, Grace était une petite fille, âgée de seulement 7 ans, qui avait dû fuir le Rwanda parce qu’elle était Tutsi. Dans sa fuite pour atteindre la frontière congolaise, la petite Grace entendit un bruit dans les buissons le long de la route. Elle y trouva un bébé abandonné. Malgré la peur et l’urgence d’atteindre un lieu sûr, et sachant que cela la ralentirait, Grace savait qu’elle ne pouvait laisser le bébé. Elle l’a porté jusqu’à la frontière, atteignant un camp de réfugiés dans la République démocratique du Congo. Grace a grandi dans le camp, le bébé à ses côtés. Des années plus tard, elle a pu retourner au Rwanda avec le bébé, qui était devenu adolescent, et qu’elle avait aidé à grandir. L’histoire de Grace a appris une troisième leçon importante à Mukesh : le courage ne nécessite pas de connaissances – il est instinctif. « Le courage est une forme innée de connaissance et vous ne pouvez avoir de courage sans empathie », a expliqué Mukesh. 

« Quand j’étais chef de la Mission des Nations Unies au Soudan, j’étais assis dans mon bureau, me demandant ce que je pouvais bien faire pour stopper le génocide au Darfour, quand une jeune femme a débarqué dans mon bureau en exigeant de me parler », a poursuivi Mukesh. Jeune professeure au Darfour, Aïsha avait également été victime des crimes terribles commis dans la région : elle avait été violée par des gangs devant sa famille et ses voisins – comme l’avait été 200 autres femmes de son village. Malgré cela, elle a réussi à trouver son chemin jusqu’au bureau de Mukesh à Khartoum, à près de 1000km. « Elle voulait s’assurer que sa souffrance ne se passe pas sous silence, mais que quelque chose de bon en ressorte », dit Mukesh, « et elle a eu le courage d’avoir fait l’effort de venir raconter son histoire à un étranger ». Une autre leçon apprise : le courage consiste à dire la vérité, même si c’est une vérité particulièrement désagréable ou dérangeante. 

L’histoire finale de Mukesh portait sur Fatima, une grand-mère syrienne de 45 ans qu’il a rencontré au Liban. Fatima lui a parlé de la belle vie qu’elle avait en Syrie avec son mari et ses deux fils jusqu’à que leur maison soit bombardée. Un de ses fils a été contraint à rejoindre l’armée syrienne et est décédé, l’autre a disparu – tout comme ses deux brus. Fatima a dû fuir et traverser la frontière vers le Liban avoisinant, où elle a installé sa petite tente qui lui sert d’abris. De là, et en dépit d’énormes dangers, elle a traversé la frontière ainsi que les lignes des milices plusieurs fois, afin de localiser et ramener ses sept petits-enfants qui vivent désormais avec elle. Fatima n’était pas amère ou en colère. Elle voulait simplement la fin du carnage pour que ses petits-enfants puissent grandir en paix et avoir une éducation. « J’ai appris alors une cinquième leçon : le courage implique d’avoir de l’espoir et une vision pour l’avenir », a expliqué Mukesh. 

En résumant sa théorie du courage, Mukesh a conclu que « le courage est simplement quand des gens ordinaires font des choses extraordinaires, et que ce sont les petits actes de tous les jours qui font la différence ». Appelant les élèves de l’Ecolint à se libérer de leurs craintes, à se préparer à faire des sacrifices, à être optimistes et à apporter de l’espoir autour d’eux, il leur a permis de se rendre compte que cette force vient de l’intérieur. Conformément à la mission de l’Ecolint d’encourager ses élèves à jouer un rôle dans la création d’un monde meilleur, les derniers mots de Mukesh au sujet du courage leur ont appris une sixième et dernière leçon : comme Valerie, Penny, Grace, Aïsha et Fatima, ils « ne doivent pas être de simples témoins de l’histoire, mais y trouver leur place et la façonner ». 

En 2013, Mukesh Kapila a publié son mémoire Against a Tide of Evil, dans lequel il révèle la terrible réalité des crimes commis au Darfour. 

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