Tuesday 11 Sep 2018

L'Ecolint pleure la disparition de sa première élève Loïs Meyhoffer

Hommage à Loïs Meyhoffer par notre archiviste Alejandro Rodríguez-Giovo.


In principium erat Loïs (Au commencement, il y avait Loïs)

Loïs Meyhoffer, première élève de l’Ecole Internationale de Genève, nous a quittés paisiblement vendredi 7 septembre 2018. Le 18 novembre prochain, elle aurait fêté ses cent ans.

Il n’est aucun document d’archive, quelle que soit sa rareté, sa valeur et son pouvoir évocateur, qui puisse égaler le témoignage direct d’un être humain. Quelqu’un qui vous dépeint le déroulement des faits de façon extrêmement vivante en raison de sa présence physique, qui plus est parce qu’elle a fait partie intégrante de l’événement historique, représente la source absolue à côté de laquelle toutes les autres font pâle figure. Hélas, en faisant son oeuvre, le temps nous arrache petit à petit ces témoins directs, ceux qui restent perdant parfois en fiabilité en raison de leur grand âge.

Il y a une dizaine d’année, j’ai eu le privilège de rencontrer Harry Patch, le dernier vétéran survivant de la Première Guerre mondiale, peu avant qu’il ne décède. Malgré ses cent onze ans (le même âge que Bilbon Sacquet au début du Seigneur des anneaux) il était en pleine possession de ses moyens et s’est révélé un interlocuteur patient, aimable et réfléchi. J’étais résolu à ne pas le fatiguer avec les innombrables questions qui me venaient à l’esprit : bien qu’extrêmement courtois, M. Patch s’exprimait par un chuchotement rauque et somnolent, ses yeux dans le lointain, comme s’il avait déjà entraperçu l’au-delà. Il me rappelait un poème de Robert Frost, Après la cueillette des pommes : « Mais à présent j’ai terminé la cueillette des pommes. / Les effluves du sommeil hivernal sont dans la nuit, / L’odeur des pommes : je m’assoupis ».

En revanche, il n’y avait pas la moindre once de somnolence ni de détachement chez Loïs Meyhoffer, la première élève de l’Ecolint (ainsi que l’atteste notre registre original manuscrit, daté du 17 septembre 1924 et précieusement conservé dans une vitrine des Archives). Décennie après décennie, jusqu’à il y a quelques jours encore, Loïs pouvait à la demande fournir une description précise et fiable des premiers pas hésitants de l’Ecolint. Elle a été le premier jeune esprit formé par l’école, à laquelle elle a rendu la pareille en devenant le dépositaire de ses principes les plus fondamentaux, un point de référence constant sur lequel notre noble institution a pu s’appuyer pour garder ses repères dans ce monde changeant, trop souvent chahuté par de fourbes tendances et de pernicieuses idéologies.


Loïs Meyhoffer en visite auprès de réfugiés au nom du Conseil oecuménique des Eglises en 1954

Après avoir séjourné à l’étranger pour ses études et sa carrière humanitaire auprès du Conseil oecuménique des Eglises, à laquelle elle a d’ailleurs consacré la plupart de sa vie professionnelle, Loïs est revenue à Genève. Elle s’est installée à Champel, dans l’appartement même où elle était née en 1918 - un bel immeuble art déco orné de colossales cariatides et dans lequel elle a vécu de façon autonome jusqu’à l’an dernier. Ce n’est qu’en 2017, voyant sa santé décliner, qu’elle a dû se résoudre à intégrer une maison de retraite non loin de là. Pourtant, elle n’avait rien perdu de sa vivacité et de son esprit.  


L’école rassemblée en 1925. Loïs est assise au premier rang, au centre

Loïs était parfaitement trilingue, extrêmement cultivée, bien informée et profondément réfléchie. A quelques semaines de souffler ses cent bougies, elle lisait chaque matin Le Temps et avait conservé un vif intérêt pour les oeuvres érudites ou classiques, tout comme pour la fiction contemporaine : lors d’une de mes dernières visites, je l’ai trouvée plongée dans le volumineux roman de Paul Auster 4321, dont la masse représentait même un défi physique pour sa frêle silhouette. Non contente d’observer le monde, Loïs cherchait toujours à s’y confronter de manière critique et constructive. Elle s’intéressait peu aux banalités ou aux bavardages insignifiants; même dans sa centième année, ses conversations devenaient rapidement profondes et reliées aux événements mondiaux, raisonnant bien au-delà de son proche environnement. Loïs n’a jamais cessé de se soucier discrètement mais intensément de la façon dont les choses sont et de ce qu’elles doivent être. 

Du point de vue de l’Ecolint, le plus remarquable à propos de Loïs était son engagement inconditionnel envers les valeurs et les idéaux fondamentaux de notre école, qui étaient profondément enracinés en elle. Après tout, elle était la fille du premier directeur de l’Ecolint, Paul Meyhoffer, éminent pédagogue de l’Institut Jean-Jacques Rousseau, qui avait étudié la théologie et rédigé Les idées pédagogiques de Luther (1909). Incontestablement, la philosophie chrétienne protestante de son père - philosophie qu’il partageait avec son compatriote genevois Henri Dunant, fondateur du Comité international de la Croix-Rouge - est l’un des composants humanitaires à l’origine de l’identité de notre école, aux côtés de fortes convictions pacifistes, d’une perspective multiculturelle et de la conviction de « l’égale valeur de chaque être humain » proclamée dans l’article 4 de notre Acte de fondation.

Au cours des décennies, Loïs est devenue la gardienne de la mission morale de l’Ecolint. Son opinion sur la façon dont nous nous sommes laissés allés à la construction d’infrastructures onéreuses au lieu de consacrer nos ressources à des bourses d’études pour des élèves du tiers monde était certes peu agréable à entendre, mais salutaire. Selon Loïs, tout ce que l’école avait à fournir, c’était « de bons enseignants, des livres, des tables, des chaises, du papier et des crayons ou des stylos ». Cependant, Loïs n’a jamais rien exigé au nom de de son ancienneté, ni tenté d’interférer avec le fonctionnement de l’école. C'était toujours l'Ecolint qui venait vers elle et, bien que généreuse de son temps - elle demeurait extrêmement discrète; la fascination qu'elle exerçait n'a d'ailleurs jamais cessé de l'étonner.


Première classe de l’Ecolint en 1924

Sur notre toute première photo datée du 17 septembre 1924, alors que l’Ecolint comptait huit élèves et trois enseignants, Loïs est la fillette de six ans assise au premier plan, se protégeant les yeux du soleil. Depuis, elle a fidèlement suivi le développement de l’école, gardant un intérêt bienveillant mais critique sur l’évolution de l’Ecolint maintenant que nous comptons plus de 4500 élèves et des dizaines de milliers d’anciens élèves dispersés dans le monde entier. Voici quelques réflexions qui témoignent de son infatigable implication et qu’elle nous a transmises à l’occasion de la Réunion mondiale des anciens, événement qui coïncidait avec notre 90e anniversaire en 2014 :

“En pensant à la prochaine réunion mondiale ou nous célébrerons les 90 ans de l'Ecole, je voudrais proposer un nouveau défi. 1924, l'année de la création de l'Ecole était une période d'euphorie. La "grande Guerre" 1914-1918 venait de se terminer, la Société des Nations était  née permettant aux peuples et aux nations de régler leurs  différends par le dialogue et l'arbitrage plutôt que par la guerre. Mais une génération plus tard éclate la seconde guerre mondiale.  Cependant l'Ecole a continué à œuvrer pour la paix, engageant dans cet effort ses enseignants, ses élèves et les milliers d'anciens dispersés aux quatre coins du monde. Et la tâche n'est toujours pas terminée, les conflits se multiplient. Que faire ? Ne pourrions-nous pas engager une réflexion sur la place et le rôle des minorités dans nos sociétés: minorités ethniques, linguistiques, religieuses ou raciales. Il y en a partout, dans tous les pays, dans toutes les sociétés, ignorées ou bafouées par la majorité. Si l'on pouvait reconnaître leur légitimité et leur valeur et leur donner leur juste place cela permettrait peut-être d'éviter des conflits. Apprendre à se tolérer, à reconnaitre la valeur de l'Autre, à le respecter. Tous sont nécessaires pour former une société humaine riche de toutes les cultures, de toutes les croyances. Nous pourrions engager la communauté de notre Ecole à réfléchir à cette question en vue de notre prochain anniversaire. Ce serait vraiment le rôle de notre Ecole qui est l'exemple même de cet enrichissement par la différence. Montrer que c'est possible et proposer des voies à suivre pour mieux vivre ensemble serait une tâche intéressante pour tous, pour les élèves actuels comme pour nous leurs aînés.”

Pour reprendre le mot d’esprit de Voltaire : « Si Loïs n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer ». Heureusement, elle a bel et bien existé et, en septembre 2017, à l’occasion du 93e anniversaire de l’Ecolint, elle a fidèlement répondu à l’appel pour s’adresser à nos élèves dans le Théâtre grec. Il est difficile de concevoir l’Ecolint sans Loïs, privée de ce témoin suprême et de cette référence ultime. Vous pouvez, si vous le souhaitez, l'imaginer veillant avec une tendre sévérité sur l'intégrité de l'Ecolint depuis un niveau existentiel supérieur. Il ne pourrait y avoir meilleur présence à se pencher sur notre épaule. 


Loïs Meyhoffer s’adressant à l’assemblée de La Grande Boissière en septembre 2017

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