Wednesday 26 Apr 2017

Les formes historiques de l’antisémitisme

Le 6 avril 1944, deux camions transportant une dizaine de soldats nazis et le commissaire Klaus Barbie de la Gestapo, la police politique du Troisième Reich, sont arrivés à la Maison d’Izieu, lieu d’hébergement pour une centaine d’enfants juifs, devenu mémorial dédié à leurs mémoires. Des quarante-quatre enfants présents ce jour-là à la Maison d’Izieu, aucun ne survivra. Embarqués vers la prison Montluc à Lyon, puis expédiés au camp de Drancy, véritable plaque tournante de la politique de déportation antisémite en France, tous sont ensuite déportés vers les camps de la mort d’Auschwitz en Pologne et du Neuvième fort en Lituanie. Racontée par l’actuel Directeur de la Maison d’Izieu, Dominique Vidaud, cet épouvantable témoignage historique a fortement marqué les quelques 200 élèves de La Grande Boissière présents aux conférences de M. Vidaud au Centre des arts

Mémorial des enfants d'Izieu

Pourtant, malgré cette fin tragique, Vidaud insiste que « la Maison d’Izieu n’est pas un lieu de mort, mais un lieu de vie, car on s’efforce de faire revivre la mémoire des enfants et d’étendre l’effort de mémoire à toutes les victimes de génocide, quelles qu’elles soient ». D’où sa présence à l’Ecolint pour présenter aux élèves les formes historiques de l’antisémitisme et les mettre en garde contre ces courants qui existent malheureusement toujours aujourd’hui. 

L’antisémitisme : une question d’ordre religieux ?

En Antiquité, l’antisémitisme est déjà bien présent, et on reproche alors aux Juifs d’être des séparatistes qui s’octroient des rituels et des règles qu’ils sont les seuls à avoir. Les Romains étant peu exigeants dans la pratique de la religion et du sacrifice aux dieux, ce n’est pas la pratique du Judaïsme qui pose alors un problème. En revanche, à une époque où la divinité de l’empereur est incontestée, la judéo-phobie s’articule donc autour d’une problématique politique, car les Juifs représentent une menace potentielle à ce pouvoir absolu.

Plus tard, au moment de l’essor du Christianisme, on commence à reprocher au Juifs d’avoir fait mettre à mort le Christ, et leurs descendants héritent également de ce titre de meurtriers. En réalité, la situation précaire des Chrétiens fait que ceux-ci doivent asseoir leur légitimité et suprématie afin de garantir leur survie. Ainsi, pour les Pères de l’Eglise, il ne peut pas y avoir deux peuples du livre, et il faut donc chercher à les convertir à tout prix. 

Au Moyen Âge et à l’époque moderne, l’antisémitisme prend des formes extrêmement violentes, notamment durant les Croisades avec de nombreux pogroms à travers l’Europe et l’isolation des Juifs dans des quartiers spécifiques des villes européennes. Mais les différentes formes de l’antisémitisme ne sont pas uniquement créées par les dirigeants politiques et religieux. Parfois, des grands auteurs et artistes véhiculent des stéréotypes antisémites dans leurs œuvres, renforçant ainsi l’image négative des Juifs. « C’est le cas de Shakespeare qui s’est laisser aller à créer des personnages, comme Shylock dans le Marchand de Venise, qui a malheureusement aidé à développer un stéréotype moral : celui de la relation du Juif à l’argent », explique Vidaud. 

D’une religion à une « race »

La fin du XIXe siècle voit l’apparition d’une nouvelle forme de haine des Juifs. En effet, avec la publication de l’essai polémique Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum, le journaliste allemand Wilhelm Marr crée un antisémitisme racial qui n’est plus fondé sur la religion, et il lance l’idée que la « race juive » empêche la domination de la « race germanique » (ou aryenne). Pour Vidaud, le XIXe siècle marque une période charnière pour l’antisémitisme, car c’est à ce moment que le concept de « race » bat son plein, surtout à cause de la publication de l’Essai sur l’inégalité des races humaines d’Arthur de Gobineau qui octroie à la « race aryenne » le monopole de la beauté, de l’intelligence et de la force. 

C’est ainsi que les Juifs deviennent des boucs-émissaires pour tous les maux de la société. « Pour certains, ils deviennent trop riches, alors que pour d’autres ils sont trop pauvres », explique Vidaud. L’affaire Dreyfus en est l’exemple parfait. Accusé et condamné à tort d’avoir livré des secrets militaires à l’Empire allemand, le capitaine Alfred Dreyfus est déporté au bagne en Guyane. De retour en France, des preuves de son innocence sont apportées et ignorées par les autorités « qui estiment que l’honneur de l’armée est plus important que d’innocenter un Juif », raconte Vidaud. Ceci mène à un véritable clivage de la société entre les dreyfusards et les antidreyfusards, révélant un contexte social particulièrement propice à l’antisémitisme. 

Ce contexte social n’est pas unique à la France. En effet, on le retrouve partout en Europe là où des crises nationalistes font rage. C’est le cas de l’Allemagne après la première guerre mondiale, qui voit les Juifs comme responsables de la défaite allemande. Lorsque Hitler arrive au pouvoir en 1935, la situation est alors idéale pour basculer vers une persécution croissante des Juifs, puis vers leur extermination systématique. 

Pour les élèves de l’Ecolint, ce survol des formes historiques de l’antisémitisme leur a appris que la discrimination, quelle qu’elle soit, ne nécessite qu’un langage simple pour s’exprimer – le langage du stéréotype. « Se moquant de coller à la réalité, se moquant d’être vrai ou authentique, le stéréotype vise à renfermer les gens dans une catégorie afin de mieux les stigmatiser » conclut Vidaud. Dans le cas des Juifs, comme pour beaucoup d’autres groupes injustement discriminés, les stéréotypes ont eu des conséquences meurtrières. Une leçon importante pour les élèves qui se méfieront toujours de tout ce qui englobe les individus dans des catégories globalisantes.

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